Saunière et les Adorateurs

L'adoration du Très Saint Sacrement
(Coll. Christian Attard)


Nous avons rencontré au cours de notre étude précédente le père Pierre-Julien Eymard (1811-1868), fondateur des Pères et servantes du Très Saint Sacrement et Mlle Marie Hébert de la Roussellière,(1840-1924), sa disciple (1). Cette dernière oeuvrant toute sa vie pour mettre en place aussi bien en France qu'au Canada des associations d'adoration du Saint Sacrement, créa aussi des oeuvres de soutien aux paroisses les plus pauvres. L'Oeuvre des tirelires eucharistiques, le Bureau des Œuvres eucharistiques ne doivent qu' à elle, d'autres associations caritatives leurs furent contemporaines. Bérenger Saunière sut bénéficier avec intelligence de cette vague de générosité qui précéda la rupture de Église et de l'État.

Mais il ne faut pas continuer à croire pour autant que ce prêtre d'une si incroyable activité fut dénué de tout esprit de sacerdoce, de tout sentiment de ferveur religieuse. Bien au contraire, et pour comprendre cela il nous faut revenir sur cette congrégation des Pères du Très Saint Sacrement.

En 1863, alors qu'il présentait sa future organisation au pape, le père Eymard reçut le soutien de Mgr de la Bouillerie, évêque de Carcassonne, il avait déjà obtenu celui du Saint curé d'Ars. Mais plusieurs années furent encore nécessaires à la finalisation des statuts. Ce n'est qu'en 1881 que l'association reçut l'approbation de Léon XIII et en 1887 qu'elle fut définitivement instituée (3). Entre temps, nombreux furent les prélats et prêtres qui donnèrent amour et confiance à ce mouvement.

Rassemblés autour de la vénération du Christ présent pour eux dans l'Eucharistie, les prêtres qui adhéraient à cette association d'adorateurs ou servants du Très Saint Sacrement avaient cependant plusieurs obligations. Elles furent conservées avec certains aménagements par les successeurs du père Eymard :

- Passer chaque semaine une heure en adoration devant le Saint Sacrement exposé sur l'autel ou protégé dans le tabernacle.
- Rapporter une fois par mois à son Directeur local sur les libellus adorationis(évoqués précédemment) ses actions et méditations.
- Appliquer une fois par mois les indulgences attachées à l'heure d'adoration hebdomadaire au bénéfice des âmes des défunts morts durant le mois précédant.
- Offrir le Saint Sacrifice une fois par an à tous les membres décédés de l'association.

Rodin (2) sculptant le buste 
du  père Pierre-Julien Eymard

Comme nous l'avons déjà mentionné, c'est exactement ce à quoi s'appliqua Bérenger Saunière avec régularité dès 1896. Il aurait certes pu se contenter du seul soutien financier de l'association or il n'en est rien. Bien au contraire, il s'applique à renvoyer à échéance trimestrielle ces "libellum", organise et participe avec ses "associés" à des cérémonies d'adoration et demande médailles, cire et huile pour la combustion du lustre toujours allumé devant le Tabernacle.
De nombreux échanges de courriers
(4) témoignent d'invitations mutuelles à ces méditations, les pères Gazel, Sicre, Pons, Ribes, Cambon, Gachem, Rouanet, Journet, Barthes, Tournier... participent à ces rencontres et invitent Bérenger Saunière à celles qu'ils organisent.

On peut donc supposer que Bérenger Saunière fut très tôt en contact avec cette association et en fut même un des directeurs locaux ou diocésain (il propose 12 associés dans un courrier d'octobre 1896). Ces associés étant tenus à un échange mensuel et lui, à un rapport trimestriel. Cette supposition expliquerait aussi une partie des arrivées de messes à Bérenger en provenance de l'administration centrale de l'association mais également des différents associés du diocèse. 

Il est plus que probable qu'une telle organisation parallèle assise sur cette association d'abord puis sur de "mauvaises habitudes" ensuite, ait fini par agacer le nouvel évêque Monseigneur de Beauséjour sûrement plus strict que son prédécesseur. Car seul l'évêché était apte à redistribuer les demandes de messes aux prêtres les plus nécessiteux.

L'ostensoir d'exposition de l'hostie sacrée de Bérenger Saunière
(photo Christian Attard)

Le quémandeur

Mais Bérenger Saunière, bien que pratiquant ses dévotions au Saint Sacrement ne s'arrêta pas non plus à cette association des prêtres adorateurs. Pour un "pauvre curé d'une paroisse abandonnée", il savait se tenir parfaitement informé et utiliser toutes les ressources que lui offrait le monde charitable de son temps.

Ainsi quémanda-t-il quelques objets auprès de l’œuvre des églises pauvres ou des Tabernacles. Sur l'initiative du révérend père Richard de la Compagnie de Jésus, cette association se monta dès 1858 à Angers pour venir en aide aux églises les plus démunies. Ayant à sa tête des personnes de haute condition nobiliaire, l'œuvre se répandit à travers le pays. En 1897, plusieurs courriers échangés par Bérenger Saunière attestent de son intérêt pour cette oeuvre. Il a très certainement pu ainsi obtenir du linge d'église, des broderies et autres tissus de décoration.

Cette même année, Bérenger Saunière sollicite aussi une autre oeuvre fondée en 1857 et élevée au rang d’archiconfrérie des campagnes par Léon XIII en 1892.
L'œuvre des campagnes est la création du Père Jean-Marie Vandel et d'une aristocrate vendéenne, Félicie de La Rochejacquelein et elle existe toujours aujourd'hui. Voici ce qu'en écrit Éric Mension-Rigau dans une étude passionnante (5)

"L’œuvre développe ses initiatives auprès du pauvre curé de campagne isolé dans son presbytère, auprès des habitants des paroisses rurales, mais aussi auprès des aristocrates que la double résidence, entre noble faubourg et vie de château, éloigne d’une observation attentive de la vie locale. Si la dimension religieuse est première, la perspective politique n’est jamais très éloignée, l’œuvre étant inspirée par une utopie réactionnaire qui n’est guère éloignée du modèle de société désiré par les légitimistes."

Bérenger Saunière se retrouvait là encore en terrain de connaissances, l'œuvre d'apostolat riche de plusieurs milliers de francs de dons, de ventes de charité, de legs avait donc pour finalité le soutien des paroisses rurales, l'embellissement des églises et plus généralement la re-christianisation de la France par ses "nobles élites" ! Bérenger Saunière obtint ainsi 50 Francs et des objets de piété. Il semble qu'il ne soit pas passé par la procédure normale, là encore, qui aurait consisté à formuler d'abord sa demande à un responsable diocésain avec accord de son évêque.

En-tête d'une lettre de convocation pré-imprimée.

En cette fin de XIXè siècle, la France vit donc l'émergence d'une multitude de congrégations, d'associations et d'œuvres charitables. A tel point que dans certains diocèses des prêtres jugèrent même bon de publier des manuels pour tenter de s'y retrouver ! (6). 
La plupart de ces oeuvres étaient plus fortement implantées dans l'Ouest de la France fortement christianisé, il est à noter que certains départements comme le Maine-et-Loire répondirent très positivement aux demandes de messes de Bérenger Saunière. 
Mais
  la concurrence des congrégations, des autres « œuvres », voire  des missions diocésaines, si actives en ces décennies ne passa pas le temps et froissa plus d'un évêque. 
Il semble que Bérenger Saunière ait été particulièrement indépendant sur ce point et ait fait feu de tout bois ! Enfin, une telle débauche d'énergie, la multiplication des demandes et des courriers est bien incompréhensible pour un homme ayant selon les uns, trouvé un fabuleux trésor, selon les autres servant de porte-valise et grassement rétribué pour cela !
Dans un cas comme dans l'autre, il faudrait reconnaître à Bérenger Saunière une incroyable mesquinerie pour oser encore aller "taper" quelques associations afin de lui fournir linge de messe ou cire à bougies !

Christian Attard



(1)  A la fin de sa vie sera carmélite sous le nom de Marie-Clémentine de Jésus-Hostie ,
(2) Le grand Rodin doit sa carrière aux conseils du père Eymard car il était novice chez les pères du Très Saint Sacrement lorsque le père Eymard constatant son talent lui demanda d'abandonner la voie ecclésiastique.
(3)
L'association a été canoniquement érigée à Rome le 16 janvier 1887.
(4) pour la retranscription des carnets de correspondances de B. Saunière voir le travail de Laurent Octonovo : http://www.octonovo.org
(5) Éric Mension-Rigau, "Le donjon et le clocher. Nobles et curés de campagne de 1850 à nos jours" - collection Pour l’histoire, Paris, Librairie académique Perrin, 2003.
(6) voir par exemple le "Manuel d'œuvres religieuses, professionnelles, économiques et sociales", de l'abbé Gustave Chapelle en 1894 ou Le "Manuel des Oeuvres et des institutions catholiques pour la ville de Saint-Etienne" en 1880
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