La dalle de Saint Martin ?





La dalle dite des "chevaliers", telle qu'exposée à Rennes-le-Château 
(Photo Christian Attard)






"L'église (1740) se dresse bientôt devant nous; l'intérieur est superbe avec de jolies peintures fraîches et riantes; nous cherchons a découvrir en ce lieu quelques trace du passé mais inutilement. Cependant dans un petit jardin contigu à l'église, un des nôtres a reconnu dans une dalle grossièrement sculptée ou plutôt gravée un ancien vestige qui daterait du Vème siècle: il est regrettable que cette dalle serve de marche pied d'escalier et soit exposée dehors à toutes les intempéries. Sa place serait bien mieux à l'intérieur de l'église et remplacerait avantageusement quelques panneau verni ou doré."

Comme Élie Tysseire avait raison ! Et comme il a encore raison et ce, contre l'avis de tous ceux qui ont glosé à n'en plus finir sur cette fameuse dalle dite peut-être à tort "des chevaliers". 
Sa place en effet, serait peut-être dans l'église où elle fut à l'origine et non dans un musée, car il s'agit bien, semble-t-il, d'une oeuvre religieuse.
On sait que Pierre Plantard se servit de cette dalle pour faire croire que le chevalier de droite portait le rejeton imaginaire de Dagobert II, omettant de nous donner son "interprétation" de la figure de gauche. S'engageant dans ses traces, d'autres ont voulu y voir deux chevaliers templiers sur un même cheval ! Il faut bien dire que le relevé effectué par Jacques Ourtal, peintre audois (1) présenté par M. Henri Guy en 1927 dans le tome 31 du bulletin de la Société d'Études Scientifiques de l'Aude ne permet sûrement pas de se faire une meilleure idée de l'objet.





Le relevé de la dalle signé Jacques Ourtal (1868-1962)




On notera, au passage les ajouts du faussaire Plantard, ajouts servants comme de bien entendu sa mythomanie (galopante ici !) car sur le document apocryphe intitulé "Les descendants mérovingiens ou l’énigme du Razès wisigoth", écrit sous le pseudonyme de Madeleine Blancasall et déposé le 28 août 1965 à la Bibliothèque Nationale (2), il a pris soin de poser quelques menus points qui laissent croire à la présence d'un enfant ! 
Ni vu, ni connu, j't'embrouille !






Nous pouvons heureusement, et contrairement à de nombreuses pièces imaginaires de cette histoire, nous faire notre propre opinion en allant contempler cette dalle présentée dans le musée de Rennes le Château après bien des aléas.




A y regarder de plus près qu'observe-t-on sur cette dalle ?

Sur sa partie droite figure à n'en pas douter un chevalier. Oublions un instant nos versions profanes pour ne nous concentrer que sur une approche religieuse de cette représentation. 
Quel Saint est le plus souvent figuré à cheval épée à la main (en dehors de Saint Georges qui est accompagné du traditionnel dragon qu'il terrasse) ?
Saint Martin (317-397) est un bon candidat. L'épée à la main, il tranche son manteau pour en donner la moitié à un pauvre bougre. Voici comme Jacques de Voragine (3) décrit la scène dans sa "Légende dorée" :

"Un jour d'hiver, passant à la porte d'Amiens, il rencontra un homme nu qui n'avait reçu l’aumône de personne. Martin comprit que ce pauvre lui avait été réservé : il prit son épée, et partagea en deux le manteau qu'il avait sur lui, en donna une moitié au pauvre, et se recouvrit de l’autre moitié qui lui restait."

Et voici comment est représentée la scène selon de très anciens critères artistiques au XVIe siècle sur la façade de l' Abbaye Saint-Germain d'Auxerre en Bourgogne :




Détail de la partie droite





L'épée est une spatha romaine, épée longue, épée mérovingienne aussi utilisée en cavalerie et non pour chasser. Ce type d'épée avait une garde assez longue permettant de l'équilibrer ce que montre notre sculpteur. Car certains chercheurs continuent à voir là une représentation de chasse !
Si cette hypothèse est retenue, essayons de discerner le manteau sur notre dalle de Rennes-le-Château. Il se pourrait en effet qu'il passe à la fois sur l'encolure du cheval et à l'arrière.




La représentation de notre supposé Saint Martin pourrait être conforme sur cette dalle de Rennes-le-Château à ce que nous pouvons voir dans de nombreuses églises dédiées au Saint et sur le blason même de la ville de Limoux, lu ainsi : 

"D'azur, à un Saint-Martin, coupant avec son badelaire son manteau pour en couvrir un pauvre boiteux, un chien précède le cheval, le tout d'argent posé sur une terrasse cousue de sinople."

Limoux dont l'église dédiée au Saint présente un reliquaire du XVème siècle. Mais en optant pour une représentation de Saint Martin nous ne nous éloignons pas non plus beaucoup d'une approche "mérovingienne" car Martin, le soldat du Christ, fut choisi par Clovis comme seigneur tutélaire. De nombreux monastères carolingiens furent eux-aussi dédiés au Saint évêque de Tours qui de son vivant contribua à la construction de bon nombre de monuments monastiques.
Il est fort possible que cette dalle fut utilisée dans un ou plusieurs lieux de culte ou de vie monastique de la région de Rennes avant de servir en ré-emploi sur une sépulture ou devant un autel. 
Si notre raisonnement peut être correct, il faudrait alors que la partie gauche de cette dalle, si peu commentée, puisse entrer en concordance avec un épisode quelconque de la vie du Saint.

Or que peut-on encore discerner après l'usure du temps et l'infamie des hommes qui nous laisse place à déduction ? 
Une créature nous fait face, ses deux épaules n'étant pas figurées de profil, sur sa tête semblent s'élever des cornes. L'animal sur lequel cet être étrange est assis semble plus paisible que sur la gravure à droite.

Sulpice Sévère (363-429) qui vécut un temps près de Carcassonne rédigea un Best seller du Moyen-âge : La Vie de saint Martin. Dans ce livre figure le passage suivant, repris par Jacques de Voragine et de nombreux auteurs de Vies de Saint Martin (4) : 

"On lit dans le même Dialogue (II, c. IX) qu'une vache, agitée par le démon, exerçait partout sa fureur, tuait beaucoup de monde et accourait, pleine de rage, (299) dans un chemin; contre Martin et ses compagnons le saint leva la main en lui commandant de s'arrêter. Cette bête resta immobile et Martin vit un démon assis sur son dos, et lui insultant : « Va-t-en, méchant, lui dit-il; sors de cet animal inoffensif, et cesse de l’agiter. » Le démon s'en alla aussitôt, et la vache vint se prosterner aux pieds du saint qui lui commanda de retourner tranquillement à son troupeau."

Il semblerait, j'écris bien, il semblerait que la partie de gauche de cette dalle puisse représenter cet épisode. L'étrange disproportion des pattes antérieures de l'animal, beaucoup plus courtes que les membres arrières, laisserait supposer cette prosternation mentionnée dans le texte de Sulpice Sévère. L'absence de mors et de rênes, comparée à l'arnarchement du cheval de droite sur la dalle semblerait indiquer un autre animal qu'un cheval.

D'autre part, il ne peut s'agir d'une dame coiffée de son hennin à deux cornes car cette coiffe ne fit son apparition en France que vers 1420 !

Cette approche reste une hypothèse, je me garderai bien d'en faire une affirmation
péremptoire, elle peut peut-être se révéler source d'autres observations ou déductions. Il est toutefois troublant que notre retors Plantard ait cru bon de gommer les cornes de ce personnage assis sur sa reprise du dessin de Jacques Ourtal. Peut-être avait-il, lui aussi, compris que ce petit détail ne cadrait pas avec l'interprétation très personnelle qu'il allait tenter d'imposer à des générations de curieux !

Christian Attard










Un récente visite à cette dalle me fait rajouter l'observation suivante : Sur le pourtour de la tête du personnage de droite, on peut remarquer une sorte de crénelage qui ne peut figurer les cheveux ou même le casque du cavalier. Ce détail que l'on observe aussi bien en vue rapprochée qu'avec une vision d'ensemble me semble renforcer l'hypothèse d'un personnage plus religieux que civil. Car il pourrait s'agir de la représentation d'une auréole. 
A l'époque supposée de la gravure de cette dalle, les auréoles ne figurait pas uniquement sous la forme de disques pleins mais bien aussi sous une forme plus ouvragée conforme à ce que nous voyons ici. Certaines pièces mérovingienne représente en outre une sorte de soleil face au front du personnage.




Notes et sources :

(1) - Voir sur le site de la ville de carcassonne la page consacrée à Jacques Ourtal
(2) - On trouvera l'ensemble des apocryphes et bien d'autres documents complets sur l'excellent site de Patrick Mensior : http://jhaldezos.free.fr
(3) - voir sur ce site :
http://www.abbaye-saint-benoit.ch/voragine/index.htm
(4) - C'est aussi le thème d'un des médaillons d'une broderie du XIIIè siècle conservé au musée du Louvre, le premier médaillon représentant le partage du manteau.

 


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