Les deux Téniers (1)

Il doit nous être arrivé à tous par précipitation, confiance exagérée en nos capacités intellectuelles ou encore sous le mauvais conseil de son entêtement de faire ou d'avoir fait des erreurs.
Comme je m'y étais engagé, je reconnais donc qu'après une étude plus avancée des costumes du tableau que je pensais pouvoir attribuer à Téniers l'ancien,  il ne doit en être rien et qu'il s'agit fort probablement d'un tableau de son fils.
Cependant la lancinante question de cette date, interprétable de bien des façons, reste malgré tout posée.
Mon travail, à l'évidence, aurait révélé à mes lecteurs dont je sollicite la bienveillance, que ces traces ne révèlent pas de manière probante l'année 1294. 
Il est fort possible que la lecture que j'en fais ci-dessous ne soit guère plus convaincante. Il est donc désormais aux experts du Musée du Prado de nous départager si ils ont du temps à consacrer à d'aussi dérisoires problèmes.... 
Ce que je leur ai demandé de faire, il y a de cela trois jours, leur réponse nous parviendra au cours du mois de septembre.

Téniers père et fils s'en allant au marché de Bruxelles.
(Dessin de Théophile Schuler - Magasin pittoresque n°44)

On fait grand bruit et sûrement bien trop grand bruit aujourd'hui autour de ce que l'on a l'outrecuidance de nous imposer comme "LA" découverte définitive et sans appel du fameux Téniers qu'aurait bien voulu nous indiquer un groupe de prêtres aussi codeurs que retors.
Seulement voilà, ils nous est quand même loisible à nous les petits et comme il se doit, les sans grades de cette énigme, de donner encore notre avis. 
Et, comme on nous gratifie au passage de doux qualificatifs, cela se fera avec la plus grande joie !

Les tentations de  Saint Antoine de David Téniers
(Coll. Musée du Prado)

Lorsque aujourd'hui, on évoque le nom de David Téniers, même dans les milieux autorisés, il est de bon ton de ne se souvenir que du deuxième du nom, né à Anvers le 15 décembre 1610 de David Téniers dit "le vieux" ou encore, plus respectueusement, "l'ancien", né lui dans la même ville en 1582. 
A Anvers, les frères Téniers, de première génération travaillèrent dur pour arriver au niveau de talent qu'on leur reconnaît aujourd'hui.

Les tentations de  Saint Antoine de David Téniers
(Coll. Musée du Prado, aussi)

Voici ce qu'écrivait le peintre expert George du Louvre lors de la vente de la galerie du Cardinal Fesch, ancien archevêque de Lyon et primat des Gaules en 1844 à propos de Téniers le vieux :

"
TÉNIERS ( David ), le vieux, né à Anvers en 1582, mort en 1649; élève de Rubens et Elzheimer.

A la gloire d'avoir été le créateur de son genre, ce peintre joignit celle d'avoir eu pour élève le célèbre David Téniers, son fils.

Après avoir étudié l'histoire sous Rubens, il vint à Rome où il passa dix années; s'étant lié dans cette ville avec Elzheimer, qui alors y jouissait d'une grande réputation, il s'éprit d'un tel amour pour ses tableaux, qu'il se constitua son élève, s'appliquant à imiter sa manière de peindre et le genre de ses compositions: dès lors il s'adonna à peindre en petit. Du mélange des études qu'il avait faites sous Rubens et de celles qu'il fit sous Elzheimer, le vieux Téniers créa cette manière agréable à laquelle on doit ces Kermesses, ces noces de village, ces scènes de buveurs, ces laboratoires de chimistes, etc., qui devinrent les premiers types de ces compositions grotesques que tant de peintres, après lui, se sont exercés à reproduire ou à imiter. Le vieux Téniers, nous le répétons, fut donc le créateur de son genre; c'est dire assez qu'il eut du génie, puisque toute création le suppose; il eut aussi du talent, et, si l'ignorance lui dénia souvent l'un et l'autre, il faut reconnaître qu'un faux zèle pour la gloire de son fils ne fut point étranger à cette injustice. Mais, chose digne de remarque: tandis qu'on s'efforce d'attribuer au fils le mérite du père, on ne s'aperçoit pas que le premier, par ses ouvrages, donne un démenti formel aux détracteurs du second! Et en effet, Téniers le fils professa toujours une si haute estime pour le talent de son père, qu'il ne s'écarta jamais de sa manière; bien plus, il s'identifia tellement avec ses compositions, que parfois il se contenta de les reproduire. D'ailleurs, à part l'intérêt qui règne dans les productions du vieux Téniers, elles sont encore recommandables sous le rapport de l'exécution: la touche en est large et d'un goût infini, la couleur est digne du grand, maître dont il suivit les leçons, et qui ne se montra pas le moins ardent admirateur du mérite de son élève.

Enfin, pour confirmer ce que nous avançons, nous ajouterons que presque tous les meilleurs tableaux du vieux Téniers ont été attribués au fils, qu'on en a même gravé comme faisant partie de l'œuvre de ce dernier: ce sont-là, je l'imagine, d'assez fortes preuves de son mérite. Une circonstance qui a pu contribuer sans doute à propager cette erreur, c'est la complète ressemblance de leur signature: soit qu'ils l'aient apposée en toutes lettres romaines, ou remplacée par un simple monogramme, elle est identiquement la même chez tous les deux. Du vivant de son père, seulement, Téniers fils avait coutume d'ajouter junior à son nom." (2)

Les signature des Téniers sur ces deux tentaciones, bien malin qui peut dire si c'est le même auteur ??
David Téniers père...fils  ???

Vous avez bien noté, il est presque impossible de distinguer l'œuvre du père de celle du fils !

Nous avons donc au musée du Prado deux "tentaciones" dont la première présentée ici est accompagnée des notes suivante du Prado  : Num. de catálogo P01820 Autor Teniers, David Título Tentaciones de San Antonio Abad Cronología 1647 Técnica Óleo Soporte Tabla Medidas 51 cm x 71 cm Escuela Flamenca Tema Religión Expuesto No Procedencia Colección Real.

Notons l'année donnée par les experts du musée : 1647
Retournons maintenant vers nos deux tableaux en comparaison. A la façon, aux costumes, quel est selon vous le plus récent ? 
Étant entendu que celui de gauche péremptoirement déclaré comme étant "THE Téniers" ne comporte que (si l'on peut dire) la date de 1294 ! 

T

Les deux tentaciones, celle de gauche serait la bonne, c'est aussi la seule à offrir un paysage "exploitable" !

Regardons maintenant un peu plus en détail la façon de ces tableaux, le trait, la couleur, la manière de rendre les visages et les costumes. Regardez attentivement et osez me dire qu'il s'agit du même peintre. Il y a, au bas mot, 25 ans de différence entre ces deux représentations !

Tentation de David Téniers père ( 1582-1649) 

Nous avons sur le premier des traits grossiers peu affinés, le traité  des mains par exemple est lourd, les monstres sont caricaturaux, certes mais naïfs. L'évolution est réelle et ne constitue pas une vue de l'esprit.

Tentation de David Téniers fils ( 1610-1690) 

Vous commencez à suivre mon raisonnement, les experts de ce musée s'y sont trompés, j'en suis désolé, mais nous avons bien là un tableau de David Téniers le père, celui que l'on veut au forceps nous faire avaler comme le Téniers commandé par un pauvre M. Du Vaucel qui devait avoir d'autres chats à fouetter et se fouetter avec d'autre chats ! et une seconde tentation datée de 1647 dont on se contrefiche car elle est sensée de pas être codée, elle. 
Cette seconde tentation étant l'œuvre du fils Téniers.

Si mon raisonnement est bon, alors ce premier tableau ne peut entrer en rien dans nos histoires car peint bien avant 1649 comme je vais vous le démontrer, il ne pouvait en aucun être commandé par un Nicolas Pavillon pas encore simple prêtre !!

Le site du musée du Prado offre en ligne une intéressante fonction de zooming. (3)  Et l'on peut déjà y voir un peu mieux cette date dans laquelle, il faut faire de gros effort de sympathie pour y lire 1294 !!

Surtout qu'avec un minimum d'observation et de sérieux, on se rend compte que même cette lecture est erronée car fruit d'une erreur de mise en perspective (non pascalienne) les parties sombres de cette date ne sont que les ombres des bons chiffres inscrits par le peintre et pris par erreur pour les vrais chiffes qui eux figurent en peinture plus claire, ce qui leur confère un effet de mise en relief. 
La seule manière de bien me faire comprendre est de passer cette partie du tableau en négatif. Ce qui va donc apparaître en bleu foncé existe bien en blanc/ocre sur le tableau. Tel est le principe et l'intérêt de la mise en négatif, bien sûr ! :

Il me semble alors que la date apparaisse bien plus clairement maintenant et sans autre retouche ou artifice qu'une mise en relief par effet négatif, elle est "1623". le 2 du 23 bien plus évident qu'un "9" invisible dans tous les cas.

Si mon analyse est exacte alors ce tableau est l'œuvre de David Téniers père et ne peut être impliqué dans le moindre codage puisque, je le répète, à cette date de 1623 les pseudos protagonistes de cette histoire étaient encore sur les bancs de leur séminaire.
Comme il existe des victimes d'un lamentable précédent sur une semblable histoire de date, je préfère me prémunir en prenant les devants et en incitant tous ceux qui en ont le désir à refaire la même expérience sur cette partie du tableau !
Je rajoute que les Téniers ne positionnaient jamais la date d'un de leur tableau près de leur signature mais quelque part ailleurs dans leur toile.
Cette démonstration faite, je vous laisse seuls juges de sa pertinence.
Pour ma part, m'y étant suffisamment "attardé" je vous cède le tour, bien volontiers,

Christian Attard

PS : On m'objectera que, bien sûr, je ne base mes analyses que sur des images issues du site du musée du Prado (d'excellente qualité, ceci dit) et que je ne possède pas "d'ektachromes haute qualité", je ne demande qu'à voir et à apprendre.
(4)
En toute honnêteté, si je constate, preuve à l'appui, sur des images de meilleure qualité la présence d'un '1294' et non d'un "1623" sur ce tableau, je mettrais ici, bien humblement, un correctif... promis)

Notes et sources

(1) Il est bien évident que le Musée du Prado possède trois "Tentaciones" ! Cette étude ne porte que sur deux d'entre elles, tout le monde l'aura compris !

(2) Ce que reconnaît d'ailleurs très honnêtement Thierry Garnier, lui-même :
"Ainsi faut-il savoir, et c’est la plupart du temps ignoré des chercheurs, que David Teniers – le père – a lui aussi peint de nombreuses « Tentations de saint Antoine » que l’on mélange, sans trop savoir, avec la production de son fils ! Il faut donc vraiment identifier à qui l’on a à faire !" dans sa préface du dernier livre de MM. de Thury et Daffos -Juillet 2001 Éditions Arqua. 
Rappelons que les experts du musée ne donnent eux pas la moindre explication sur cette date qu'ils semblent ne pas avoir vue.

(3) voir le site du musée sur la page en question

(4) A conditions que l'agrandissement ne finisse pas par éclater le grain et lui faire dire n'importe quoi !

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