L'écartelé de la place de Grève : François Damiens.

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François Damiens

Le Vrai portrait de Robert François Damiens, infâme parricide de Louis XV, le bienaimé : [estampe]
Source :  Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie, 




Robert ­François Damiens a subi en plein XVIIIe siècle, à Paris, le supplice le plus horrible qui soit, la mort la plus lente et douloureuse que l’esprit infect des hommes ait pu imaginer.
Robert ­François Damiens a été écartelé, place de Grève, après de longues semaines d’humiliations et de tortures.
Pour quel crime sordide ?
Damiens a touché (au sens de ce mot en escrime) le roi Louis XV, l’égratignant de la petite lame de son couteau.


Mais qui fut donc Robert ­François Damiens ?



« Un exécrable fou animé de l’esprit des convulsionnaires de Saint-Médard, un chien qui a gagné la rage de quelques chiens jansénistes qui aboyaient au hasard. »

C’est ainsi que le décrira Voltaire en évoquant le laquais Damiens
après son crime, "son régicide", alors que le roi se remettra en très peu de temps. Il faut dire qu’à cette époque le philosophe attend beaucoup de la maîtresse du roi, Jeanne­ Antoinette Poisson, marquise de Pompadour, et qu’il n’a pas encore eu l’idée de se faire le défenseur des affligés.
Au moment de l’affaire Damiens, en janvier 1757, il commettra quelques vers, aussi insipides que médiocres, en l’honneur des souverains et de leurs catins.





Robert ­François est né le 9 janvier 1715 à La Thieuloye, un village  près d'Arras. Un père journalier et ivrogne allant d’échecs en désillusions, une mère malade, trop de frères et de sœurs et un clergé omniprésent.
Pourtant le gamin, vif et intelligent, élevé par un oncle aubergiste et un curé qui lui apprennent à lire et à écrire, est volontaire. Il veut être placé en maison, devenir valet comme son frère à Béthune. Mais son oncle le pousse à l’apprentissage : tour à tour aide-­perruquier, serrurier, il ne tient pas en place et finit par s’engager. Six mois plus tard, retour à l’auberge où il essuie les tables, sert et récure. À l’occasion d’une rencontre, il suit comme valet durant quatre ans un militaire pendant la guerre de succession de Pologne.
À ce stade, le jeune Damiens s’est déjà hissé au-­dessus de bon nombre de ses contemporains. Il est instruit, possède un physique agréable mais, par malheur, un sens politique exacerbé. Et l’homme est un animal politique, Aristote nous l’a appris. Damiens va en faire l’amère expérience.



Portrait de Damiens


Portrait en buste de Damiens.
(Estampe - Source Gallica)




À trois exceptions près, il ne sert que des membres du parlement de Paris, majoritairement formé de jansénistes. Des hommes pieux et charitables, austères et trop rigides, qui s’opposent aux rois libertins, aux courtisans veules et dissolus. Damiens partage leurs convictions les plus profondes.

À son retour de ces boucheries galantes que sont les guerres royales, Damiens est engagé comme valet au collège Louis­-le­-Grand que tiennent les jésuites, celui-­là même que fréquenta le jeune Voltaire. Il vient de se marier à une servante. L’un de ses maîtres, homosexuel, lui fait des avances : Damiens ne le supporte pas et va s’en plaindre auprès des bons pères. Il est renvoyé. Terrible désillusion pour le jeune homme, que suit celle de servir d’étalon à une Madame de Larches chez qui il est embauché.
Une fois le laquais consommé, il est jeté sur la chaussée.

Or Damiens a fort caractère, il se rebelle et le fait savoir.
On peut d’ailleurs se demander comment « les mouches » du lieutenant-­général de police ne signalèrent pas un individu qui s’épanchait autant sur ses rancœurs. Car Damiens, devenu le seul serviteur du conseiller de la seconde Chambre des Enquêtes, M. Bèze de Lys, ne se prive pas de dire combien les mœurs de la capitale se dégradent, combien le peuple souffre.

Son maître, janséniste lui aussi, est entouré de parlementaires influents qui lèvent un vent de révolte contre l’absence de politique du roi et ses lamentables fréquentations. La répression ne tarde pas, les parlementaires sont arrêtés et emprisonnés. Damiens pleure son maître, victime de l’injustice d’un roi indigne, et se retrouve à la rue.
L’homme qu’il sert par la suite, Bertrand­-François Mahé, comte de La Bourdonnais, est également victime de ce despotisme. Véritable héros de la marine royale, il a largement contribué à l’essor de la domination française aux Indes. Le gouverneur général Dupleix ne partage cependant pas son approche diplomatique des conflits, le jalouse et le fait passer aux yeux du roi pour un traître, vendu aux Anglais. Mahé est arrêté, embastillé, et lorsqu’il peut finalement prouver son honnêteté, on ne le libère que pour le laisser mourir dans les bras de Damiens.

À trente­-huit ans, celui-­ci décide de donner une nouvelle direction à sa vie et devient colporteur sur le Pont­-Neuf. La famille du comte de La Bourdonnais lui ayant laissé les effets de son maître, il les revend et achète à bas pris des produits de première nécessité qu’il revend à son tour. Le sort s’acharne sur le pauvre homme : un édit royal interdit le colportage sur le pont et l’hiver est impitoyable. Sans ressources, il doit à nouveau se faire valet, et pire, grison (1) pour Madame de Verneuil­-Sainte-­Rheuse, qui n’est autre que la maîtresse d’Abel­-François Poisson, le frère de la marquise de Pompadour, devenu par la force de séduction de sa sœur Monsieur de
Vandières, marquis de Marigny et de Menars. Abel Poisson est l’un des hommes les plus écoutés du roi et ce que va apprendre Damiens de ce parvenu bouffi d’orgueil achève de l’écœurer (2).
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L'attentat

"L'horrible attentat !"
(Estampe - Source Gallica)






Arrêtons-­nous un instant sur l’extraordinaire succession d’événements qui a placé Damiens aux endroits même où devait se forger sa décision funeste. Comment imaginer qu’un même homme se retrouve spectateur silencieux de deux des plus grandes injustices de son siècle : le procès inique fait à un héros, et la répudiation du Parlement de Paris ?
Comment concevoir qu’il ait pu approcher de si près le cœur d’un pouvoir corrompu, abandonné à tous les vices ? Par quel travail secret le sort s’acharne­-t­-il à placer cet homme là où il doit s’imprégner de sa charge de martyr et de médium populaire ?

Damiens sombre dans la dépression, et peu à peu une idée se forge en lui : le roi doit se ressaisir, comprendre l’état de souffrance de son peuple. Un homme, lui, Damiens, doit se sacrifier pour son pays. Madame de Verneuil­-Sainte-­Rheuse le chasse et Damiens ne se prive pas de la voler. Vient ensuite la fuite, le retour au pays, l’espoir de régler ses affaires d’héritage, un don à sa femme et sa fille — la dernière course de celui qui doit mourir.

La France s’enfonce elle aussi dans la dépression : guerre, famine, misère, doublement de l’impôt. Encore une fois le Parlement s’oppose au roi qui passe en force. Les magistrats démissionnent, les gens de justice refusent de travailler. Damiens renonce à se cacher. Après un temps passé en Hollande, il décide de revenir à Paris, non sans avoir confié à plus d’une reprise à ses proches que quelqu’un devait avertir le roi.

Le 5 janvier 1757, à l’âge de quarante-­deux ans, l’ancien laquais réussit à approcher le souverain et à le « toucher » de la pointe de son canif. On l’arrête immédiatement. Il est couvert de chaînes, on l’interroge longuement, et jamais il ne va varier dans ses justifications : il a voulu prévenir le roi. On lui veut des complices et là va basculer le sort du malheureux. Damiens a approché de trop près tous les parlementaires ! Et les parlementaires le savent… Or le crime de lèse-­majesté doit être jugé par des parlementaires.
Alors que la veille de l’attentat le roi était unanimement détesté, il regagne une immense popularité. Les parlementaires s’aplatissent, font amende honorable, craignant pour leur vie. Le roi choisit parmi eux ceux qu’il sait à sa botte et qui auront charge de juger Damiens en évitant de salir le Parlement. Abel Poisson, lui aussi, rend visite au condamné pour s’assurer qu’il ne parlera pas.






Damiens sur un lit de
                fer


Damiens couché sur un lit de fer est interrogé par deux magistrats.
(Estampe - Source Gallica)







Arrive le procès, au cours duquel celui que l’on veut faire passer pour un simple d’esprit va se révéler homme d’esprit. À un juge qui lui demande de donner ses complices, il répond avec malice : « Vous… Peut-­être ! » À un autre qui lui indique qu’il servait dans de bonnes maisons où il ne devait pas souffrir de la misère, il rétorque :
« Qui n’est bon que pour soi, n’est bon pour personne. »

Mais il refuse d’admettre qu’il fait partie d’un complot.

Le 28 mars 1757, la condamnation tombe avec les supplices que l’on sait. Damiens n’aura que cette phrase restée célèbre : « La journée sera rude ! » Auparavant, on tente encore de savoir. Damiens va subir la terrible question des brodequins (3), au cours de laquelle ses jambes seront broyées sans qu’il n’en dise davantage.





Exécution de Damiens


L'horrible exécution de Damiens.
(Estampe - Source Gallica)





La place de Grève, où va avoir lieu la mise à mort, est noire de monde. Depuis la veille, fenêtres et balcons ont été loués, sous-­loués. Pour certaines fenêtres hautes, de véritables estrades ont été construites pour ne rien perdre du spectacle. Seize bourreaux sous les ordres de Gabriel Sanson vont tenter d’écarteler Damiens. D’abord on lui brûle la main droite, lui arrache plusieurs parties du corps à la tenaille et verse sur les plaies béantes du plomb fondu. Puis, par soixante fois, on tentera de l’écarteler, alors qu’aux balcons on s’insurge, on s’impatiente. Enfin, après plusieurs refus, les trois magistrats exécuteurs acceptent que les bourreaux tranchent au couteau les quatre membres que les chevaux finissent par emporter.
Mais Damiens vit toujours, et c’est sur le bûcher qu’il rend l’âme, sans avoir proféré ni insultes, ni blasphèmes.

Damiens aurait pu être gracié, le roi en avait le pouvoir mais beaucoup trop de personnes haut placées avaient intérêt à le voir mourir.
Les parlementaires jansénistes, pleutres, craignant d’être reconnus pour ses complices ; Abel Poisson et son entourage, qui avaient médit sur le souverain et auraient pu passer pour incitateurs au crime ; le roi lui­-même, qui regagnait ainsi l’affection d’un peuple qu’il était en passe de perdre à jamais.

Il est étonnant de constater, encore aujourd’hui, à quel point Damiens a été injustement traité. Nul hommage, nulles rues ou places portant son nom. Ne fut-­il pas, au fond, le tout premier des révolutionnaires ?
Quel oubli pour le malheureux Damiens, jugé pour l’éternité comme pauvre fou. Tiré des oubliettes de l’Histoire pour la seule singularité de son crime et de son supplice.
Damiens, un pauvre fou ?
Peut-­être… Mais surtout un homme au courage rare, qui avait si fortement conscience de son sacrifice pour le bien du peuple.

Christian Attard






Notes et sources





1 - Homme de livrée qu’on fait habiller de gris pour l’employer à des commissions secrètes (Dictionnaire de l’Académie Française).
2 - On peut évoquer le célèbre Parc­aux­Cerfs, ce quartier de Versailles où la Pompadour fit installer des femmes, souvent très jeunes, pour satisfaire les bas instincts du roi.
3 - Torture servant d’épreuve judiciaire pour faire avouer un accusé. Serrées fortement avec des planches et des cordes, ses jambes sont progressivement brisées en y insérant des coins de fer ou de bois à coups de maillet.







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